#9 Mon ex m’a violée

TW : agression sexuelle, viol

Longtemps, je l’ai considéré comme l’homme de ma vie. Il était tellement beau, intelligent, cultivé. Je le mettais sur un piédestal. Au début de notre relation, lui comme moi évoluions dans le milieu de la nuit. Il était le chéri de ces dames. Mais il n’avait d’yeux que pour moi. Moi, la provinciale un peu timide et maladroite, j’intéressais le mec le plus assuré et le plus convoité du quartier. Je me sentais bénie des Dieux.

Faire l’amour avec lui, c’était grandiose. Il m’a donné mon premier orgasme vaginal, alors que je n’imaginais pas ça possible. Je l’ai fait jouir au point qu’il en tremble, alors qu’il n’imaginait pas ça possible lui non plus. En sept ans de relation, je ne me suis presque jamais lassée. D’autant que lui comme moi étions de parfaites âmes sœurs sur ce plan. Qu’on se le dise, j’aime le sexe. Je ne m’en cache pas et je n’ai pas honte de passer pour une fille facile. Lui aimait se décrire comme “un gros baiseur” et se plaisait à raconter qu’il avait trouvé “la salope idéale”

Lui et moi faisons partie de ces gens qui n’ont que peu de limites en la matière. Les limites sont, pour nous, faites pour être transgressées. Dans le respect du consentement et de la légalité toutefois, n’allez pas vous méprendre. Or, malgré tout, la frontière est devenue floue et la ligne rouge a été franchie. L’acte, je n’ai pas tant besoin de le décrire. Je me suis débattue, j’ai dit “non” parce qu’il me faisait réellement mal, il a répondu que je lui appartenais, a déchiré ma culotte et m’a pénétrée de force. Sur le coup, je crois ne pas avoir eu conscience de ce qu’il m’arrivait. J’ai simulé un certain plaisir pour qu’il se radoucisse. Il a éjaculé. Je l’ai embrassé et je suis partie pleurer sous la douche pour ne pas qu’il m’entende. Sans vraiment savoir pourquoi.

Mon histoire est un cliché de viol conjugual. Mon histoire ressemble à toutes les autres. Ceci implique que j’ai culpabilisé. J’aime être dominée, salement dominée, inverser même les rôles quand le partenaire sait me guider doucement vers ce jeu. Or, lui est un dominant sans concession. Et je l’ai laissé être un dominant sans concession. Il avait toute ma confiance. Je m’étais donnée entièrement à lui. J’avais dit : “Non, tu me fais mal”, tellement de fois sans le penser – parce ça nous excitait tous les deux – que je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. Il ne pouvait pas savoir que ce jour-là, le “non” était réel.

Je n’ai pas compris que c’était un viol. J’ai simplement pensé que des fois, on prend moins son pied que d’autres. En presque dix ans de relation, il fallait forcément que ça nous arrive à nous aussi. D’autant plus que je l’aimais. Malgré ça, je l’aimais. On est resté encore un moment ensemble. Un an ou six mois, je ne saurais plus vraiment dire. Néanmoins, quelque chose s’est brisé entre nous cette nuit-là. Après ça, je ne prenais plus vraiment plaisir à coucher avec lui. Avec les autres, si. Avec lui, plus jamais. Dans l’intimité, les choses sont devenues étranges. Il ne m’a violée que cette seule et unique fois. Ensuite, quand nous faisions l’amour, s’il prenait toujours la posture du dominant, il répétait sans cesse des phrases comme : “Je t’aime tellement, ma belle.” Ou, plus bizarre encore : “Je ne te ferais jamais de mal.”

Par ailleurs, mon ex était toxicomane. Sa dépendance est devenue trop lourde à assumer pour moi. Je ne pouvais pas le sauver, lui seul était en mesure de s’en sortir. Je suis donc partie. Et même très loin. Je venais de perdre mon travail et mon propriétaire avait reloué mon appartement au terme du bail. Cumulant les CDD, j’avais trop tarder à le renouveler, ne sachant pas quels allaient être mes revenus à long terme. J’ai donc rejoint ma ville natale, retour chez mes parents, contrainte et forcée. Il fallait pourtant que je parte. Car face à lui, je demeurais faible. À entendre ses supplications, mon cœur continuait de s’emballer. Je me souviens d’un soir où mon téléphone n’arrêtait pas de sonner. Il m’appelait pour me dire des banalités comme : “J’ai vu Bubba Ho-Tep hier soir. Forcément, y’avait Bruce Campbell, j’ai pensé à toi.” J’adore Bruce Campbell. Peu de gens connaissent Bruce Campbell. Lentement, je m’apprêtais à fondre. Soudain, le compagnon de mon meilleur ami s’est interposé entre moi et le combiné. “Arrête. Il sait exactement sur quels boutons appuyer. C’est trop facile.”

Je suis bien partie, mais je suis restée faible. Je lui ai dit qu’il ferait toujours partie de ma vie. Et il en a fait longtemps partie jusqu’à il y a peu. Des années durant, on s’est écrit de manière sporadique. On s’est croisé au hasard de connaissances communes. À chaque fois, il me disait combien j’étais belle et rayonnante. On renouait le dialogue plus profondément parfois, par message, échangeant sur les tournants que prenaient nos vies. Jusqu’au jour où… j’ai pris conscience qu’il m’avait violée. C’était il y a deux ans. J’ai eu un grave épisode de dépression. Un soir, je suis montée sur le bord de ma fenêtre, prête à sauter. Quand je me suis rendue compte de ce que je m’apprêtais à faire, j’ai décidé d’entamer une thérapie.

Et puis, lors d’une séance où la discussion tournait autour de mes relations amoureuses, j’ai lâché à ma psy : “Je crois qu’il m’a violée.” J’ai tout déballé. Elle m’a simplement confirmé mon sentiment et m’a déculpabilisée. Notamment en m’expliquant que mon goût pour le sexe était, certes, proéminent, mais qu’il n’y avait rien de malsain chez moi. Elle m’a surtout dit que j’avais beau aimer qu’on me malmène, rien ne justifiait que l’on sorte du cadre du jeu pour me faire réellement mal sur le plan psychique. Si je l’avais ressenti comme tel, c’est qu’il y avait effectivement eu un problème. J’ai cogité pendant des mois là-dessus. Une question me hantait. J’avais besoin de savoir. Alors, j’ai fini par lui taper ce message : “Est-ce que tu sais que tu m’as violée ?” La réponse fut sans appel : “Oui. Et depuis, je suis rongé par le remords. »

Me sont revenus en mémoire ces mots : “Je ne te ferais jamais de mal.” Les avait-il prononcés par culpabilité, sachant très bien ce qu’il m’avait fait ? “Oui, j’ai toujours su que je t’avais sciemment fait du mal ce soir-là. Je t’aimais tellement et je t’aime encore si fort… Tu es certainement l’une des personnes que j’aime le plus au monde. Avoir osé te faire ça, malgré tout l’amour que je ressens pour toi… Je n’arrive plus à me regarder en face depuis que c’est arrivé, depuis des années. Je n’ai pas d’excuses. Rien n’excuse ça.” Non, en effet. Jamais je ne lui pardonnerais. Et il le sait. Je vous résume ici des mois entiers de discussion. Le questionnement fut long. Je ne sais pas pourquoi j’ai ressenti le besoin de déterrer tout ça, mais il m’est apparu comme vital de savoir ce qu’il lui était arrivé pour basculer dans cette violence. Je voulais comprendre.

Est arrivé le soir où j’ai enfin osé poser la question : “Pourquoi ?” Il m’a expliqué que nos échanges l’avaient fait prendre conscience de ce pourquoi. Que ça lui était, à lui aussi, salutaire. Même s’il ne se sentait pas mieux pour autant. “Longtemps, j’ai cru à un coup de folie. Tu le sais, je prenais beaucoup de drogues… J’avais envie de croire que c’était la drogue qui avait agi, pas moi. C’est faux. Elle a juste éveillé un cumul de frustrations qui s’est traduit par un accès de violence. Je te voyais débuter dans ton métier, tu étais brillante. Tu me parlais de ton chef, avec qui tu étais amie. Tu disais que tu l’admirais. J’étais fou de jalousie. Vis-à-vis de lui. Mais aussi, parce que j’avais la sensation que tu m’échappais, je me sentais démuni. Tu te construisais une nouvelle vie. Moi, je restais le lascar camé incapable de garder un emploi stable. J’avais envie de te baiser sauvagement comme pour te retenir, c’en est devenu de la rage. Et puis, tu as dit “non”… Pas le “non” habituel, pas celui que je voulais entendre. J’ai vu rouge.”

J’ai ainsi obtenu toutes mes réponses. Je me sens bizarrement apaisée. Toutefois, je n’ai pas officiellement rompu tout à fait le contact. Je n’ai juste pas répondu, je n’ai juste plus écrit… depuis longtemps. Il semble respecter mon silence. De même que je ne ressens plus cette envie de le confronter à nouveau. Je crois que nous sommes arrivés au bout de quelque chose. Il n’y a plus rien à dire. Je peux refermer la porte. Lui vit avec le poids de ses remords. Et j’avoue que j’ai beau être une personne fondamentalement bienveillante, voire même bien trop gentille… Quelque part, ce triste constat me ravit.