#8 Weirdo

Petite, je n’aimais pas la viande. Les légumes me faisaient horreur, surtout les verts. Autant dire que le gigot sur son lit de petits pois était un calvaire, et toute cette sauce autour, rien que d’y penser je commence à avoir un haut-le-cœur. On disait de moi « elle est difficile ». Je me souviens de journées entières passées le nez au-dessus de mon assiette à attendre que l’heure tourne jusqu’au moment où, vaincus, mes grands-parents disaient «Tu es contente Camille ? Lève-toi de table et va te coucher ! ». Mes parents étaient beaucoup plus conciliants, je crois que ma mère était surtout inquiète pour ma santé, elle avait peur que je perde trop de poids, je n’étais déjà pas bien épaisse. Pourtant ma phobie de certains aliments n’avait rien à voir avec une envie d’être très mince ou de disparaître, j’étais une enfant joyeuse, j’étais bonne élève. Mais j’étais sélective dans le choix de mes aliments et contrairement à ce que pensaient mes parents, ça ne s’est pas estompé avec les années, bien au contraire.

Je n’ai jamais eu le sentiment d’être capricieuse, j’aurais voulu aimer tous les aliments comme mes copines, aller à la cantine tous les midis pour être avec elles plutôt qu’avec ma mère qui avait aménagé ses horaires pour être présente pendant ma pause déjeuner, j’aurais vraiment aimé avoir une vie plus simple. Ne pas devoir refuser le gâteau d’anniversaire des copines. Comment dire la vérité ? « Ton gâteau est trop spongieux, ça me donne la nausée, si je le mange je vais vomir ». J’ai appris à mentir et à me priver des petits bonheurs de l’enfance. Aux yeux de certains j’étais la weirdo et comme on le sait aucun enfant ne veut être un weirdo, je rêvais d’être dans la norme, « comme tout le monde », tout en sachant que jamais je ne pourrais manger comme les autres. Je pensais « je suis née comme ça ». C’était mon handicap non visible. J’avais une copine très grosse à qui je me confiais parce qu’elle aussi souffrait des quolibets des camarades de classe, à nous deux nous faisions une belle paire de weirdos (et nous le sommes toujours même si tu as maigri Solène, bisous au passage).

Aujourd’hui encore alors que je suis adulte, je me prive de certains évènements parce que c’est délicat d’expliquer à son entourage qu’on ne peut pas manger certains types d’aliments sous peine de faire une crise d’angoisse. L’aliment qui me dégoûte le plus c’est l’avocat, je n’en ai jamais mangé, je n’en mangerai jamais. La texture me donne envie de vomir rien qu’en l’écrivant. Je ne peux pas ingurgiter des aliments verts, c’est comme ça, c’est impossible à expliquer. Le problème peut être la couleur ou la texture, parfois les deux. La banane c’est pareil, je ne comprends pas comment on peut avoir envie d’en manger. Les plats en sauce, c’est impossible. Le poisson je ne peux pas non plus surtout à cause de l’odeur, l’odeur peut constituer un frein. Je n’ai pas mangé de viande depuis une éternité, de temps à autre j’arrive à manger du poulet s’il ne ressemble pas à du poulet (les nuggets c’est ok). Toute ma vie j’ai entendu « Mais tu peux pas savoir si t’as pas essayé », c’est une phrase très dure parce que je sais que je ne peux pas manger un aliment qui me dégoûte visuellement, je le ressens dans mon corps, si par malheur j’essayais, ce qui est déjà arrivé notamment lorsque mes grands-parents me forçaient, c’est le vomi à coup sûr. Je n’en peux plus d’entendre « Même pas les fraises ?! », comment leur dire que moi les fraises rien que de les regarder je me sens mal, aujourd’hui ça va mais quand j’étais petite je ne restais pas dans la cuisine si je savais que ma mère avait rapporté des fraises du marché…

Depuis toujours on pense que j’exagère. Je suis allée voir je ne sais combien de psys (mes parents étant tous deux médecins). Puis il y a quelques semaines, je découvre un mot qui explique mes maux : la néophobie alimentaire, à travers le compte Instagram @team_neophobie. Je lis les témoignages des uns et des autres et je me sens moins seule, il y a d’autres femmes qui comme moi ne peuvent pas avoir plus de deux couleurs dans leur assiette, je lis « je mange des tomates crues mais jamais cuites » le sourire aux lèvres, d’ailleurs moi je mange des tomates crues mais sans peau, je ne supporte la peau d’aucun fruit ou légume. Je n’étais plus la seule à ne supporter les légumes qu’en soupe maison et mixés. Comme moi il y avait des gens qui ne pouvaient pas manger des yaourts aux fruits avec des morceaux dedans ! Je me suis sentie libérée. Je suis en train de décomplexer tout ça, c’est vrai que mes repas ne sont pas très variés, je mange souvent du riz à la sauce tomate ou des pâtes avec du pesto, des fruits en compote ou du pain, mais j’ai la chance d’avoir un compagnon qui est vegan et qui est lui aussi ostracisé, à nous deux nous faisons un bon couple de weirdos, à croire que c’est un peu mon destin !