#10 Quand j’avais 19 ans, je nous ai tués

TW : avortement, dépression post-partum

J’avais 19 ans. J’étais jeune, naïve également, comme on peut l’être à 19 ans, mais surtout, j’étais très amoureuse. Trop amoureuse peut être, dépendante de lui, aussi. Nous étions ensemble depuis mes 16 ans. C’était mon premier véritable amour. Pour lui, j’aurais tout fait. 

Nous sommes partis dans le sud en vacances , pour fêter Noël avec sa famille. C’était la première fois que je les rencontrais tous. J’étais très stressée, pas seulement par le fait de faire leur rencontre, mais surtout parce que j’avais un retard de règles. Je fis rapidement un test de grossesse qui s’annonça positif ( + de 3 semaines).

Quand je l’annonce au papa, il est fou de joie, m’embrasse le ventre, m’embrasse tout court, crie à qui veut bien l’entendre qu’il va être papa… Je dois dire que je ne réfléchis pas aux éventuelles difficultés à être maman à mon âge, si nous allons assurer ou pas… Je suis emportée par sa joie à lui, et je me dis que tant qu’il est là, tout se passera bien!

Le temps passe et ma grossesse évolue doucement. Mes sautes d’humeur et mon sale caractère également… J’étais imbuvable, je l’admets. Je n’ai pas un caractère facile et je suis hypersensible ( je ne le savais pas encore à l’époque), ajoutez à cela les hormones, c’est une éruption volcanique qui se passe dans ma tête et mon corps ! Lui faisait du mieux qu’il pouvait pour me faire plaisir, pour combler mes moindres envies et mes caprices. Je n’arrivais pas à contrôler mon impulsivité et honnêtement, j’étais méchante, pas tout le temps bien sûr, mais je n’arrivais pas du tout à contrôler mes sautes d’humeur. Malgré tout, nous avions notre vie de couple, il semblait toujours aussi heureux de ma grossesse, il savait qu’il allait être papa… Je savais qu’il était là pour moi, alors je tenais le coup, pour lui, pour nous. 

Puis tout à coup, il devint distant. Il se mit a cacher son téléphone… Je l’accuse d’infidélité, il m’avoue qu’il a fait la rencontre d’une femme dans le cadre de son travail… Tout s’effondre. 

Il dit que c’est à cause de moi, à cause de mon sale caractère, je ne lui rends pas la vie facile, etc

Il me dit que ce n’était qu’un dérapage, et que ça ne se reproduira pas. Arrive la date de la première échographie, celle des trois mois, mais je la fais deux semaines en retard car il n’y avait plus de place. Le futur papa ne peut pas m’accompagner, je vous laisse deviner que la suite risque de ne pas être très agréable. Mes parents m’accompagnent, moment très émouvant, surtout pour une première échographie, pour une première grossesse… Comme je suis à un stade un peu plus évolué et que bébé est bien placé, on m’annonce le sexe, un petit garçon, le rêve de presque tous les hommes! Je suis heureuse, comblée, même si le papa n’est pas avec moi à l’instant même… Nous partons fêter ça avec mes parents au restaurant pendant que je tente de joindre monsieur, en vain… Il finit par décrocher, et reste sans émotions à l’annonce de ce qui pour moi est une merveilleuse nouvelle…

Le soir, quand il rentre du travail, je lui montre l’échographie. Il la regarde à peine et m’annonce qu’il me quitte. Il voit toujours cette femme, il m’aime mais ne me supporte plus, il faut que je sois partie de l’appartement dans la semaine qui vient…

19 ans, sans logement, pas de travail, pas de permis, très fragile psychologiquement…. Je m’effondre, je n’ai plus rien et je ne me sens pas assez forte pour assumer, pour m’en sortir. 

J’en parle à ma mère qui sort le fameux mot « AVORTEMENT ». 

Mais je suis bien avancée dans ma grossesse ! Et est-ce que c’est vraiment la bonne solution? Est-ce que je pourrais obtenir l’aide et le soutien de mon père et ma mère? 

Dans un premier temps, je retourne chez mes parents. C’est très dur car je suis enceinte, mais en plus, je subis une rupture qui me semble insurmontable, pendant que mon cher ex prend plaisir à me raconter ce qu’il fait au lit avec sa nouvelle copine… 

Ma mère me prend rendez-vous au planning familial. On parle d’avortement, j’entends encore une fois que je suis à un stade trop limite pour la France… On me parle de la Hollande… De voyage organisé en car, qui emmène les jeunes filles devant se faire avorter dans une super clinique faite pour ça… J’en viens à dire oui, ne trouvant pas d’autre issue. Mon père refuse que je garde mon bébé, qui devait s’appeler Mathys , d’ailleurs. J’avais choisi son prénom, je sentais les fameuses bulles dans mon ventre, preuve que la vie se formait dans mon utérus…Mon père m’avait bien fait comprendre que si je gardais ce bébé, je devrais partir dans un foyer de jeune fille et que je devrais me débrouiller.

Je pris donc la décision d’allez me faire avorter en Hollande. Mais seulement si ma mère m’accompagnait elle même, j’avais beaucoup trop besoin du soutien d’un proche.

J’en parle au papa tout de même, car c’est quand même le père, je me dis qu’il pourrait prendre conscience que je suis sur le point d’interrompre ma grossesse.

Je me dis qu’il va peut être venir me chercher, qu’il va s’excuser , qu’il va regretter sa décision… Au lieu de ça, il me raconte comment il baise sa nouvelle copine dans des ruelles.

Je suis déjà brisée à ce moment là, mais même si ça ne me semblait pas possible, je vais encore plus mal.

Malgré tout, je change soudainement d’avis, je veux mon bébé!

Je vais me débrouiller, je me battrais pour lui, pour nous, je veux mon fils dans mes bras, je veux le voir grandir, je veux l’aimer. J’en parle à ma mère, je lui explique que je ne veux pas partir le lendemain en Hollande, que je veux garder mon bébé. En réaction, elle me balance mon tiroir de table de nuit en pleine face puis m’agrippe les bras , me pince, me hurle dessus, me disant que tout est payé, que tout est organisé et que nous partirons bien le lendemain, coûte que coûte!

Je n’ai que mes parents à ce moment là. Et encore une fois, je suis fragile, pas du tout remise de ma rupture, mal au plus haut point… Alors je laisse faire, je ne me défends pas, demain, nous irons en Hollande.

Nous sommes arrivées en Hollande la veille de la date de l’avortement. Je me souviens seulement d’un fast food dans lequel nous avons grignoté un bout histoire de, et d’un hôtel miteux dans lequel nous avons dormies, ma mère et moi, dans le même lit. Une nuit affreuse. J’aurais tant aimer découvrir ce pays dans d’autres circonstances. Du coup, je hais la Hollande! Plus jamais je ne veux y mettre un pied.

Le lendemain, nous avons rendez-vous dans la fameuse clinique. C’est un hôpital destiné exclusivement aux avortements, en tout cas c’est ainsi que je m’en souviens. Le centre IVG s’appelle « Beahuis & Bloemenhovekliniek ».

Nous sommes donc le 12 Mars 2010. Je suis dans une grande salle d’attente avec ma mère, je complète un questionnaire, beaucoup de jeunes filles autour de moi, des femmes plus vieilles également… L’ambiance est lourde, triste, morne. 

On m’appelle, je rends le questionnaire et on m’invite à suivre un médecin qui parle français. Elle me pose des questions, me pèse, m’ausculte. Elle voit mes bleus sur les bras, elle me demande qui m’a fait ça, je réponds que c’est le papa . Ma mère m’avait ordonné de donner cette réponse au cas où on me poserait la question. 

Ensuite, on me demande de m’allonger, c’est le moment de la dernière échographie. 

Le médecin me propose de regarder l’écran si je le souhaite, je refuse. 

Je refuse car je sais que mon bébé a grandi en moi depuis ma précédente échographie, et je ne veux pas voir, je ne veux pas savoir, pour ne pas souffrir davantage (c’est ce que je pense sur le moment). Une fois les examens passés, on m’invite à monter un ou plusieurs étages, je ne me souviens plus. Ma mère ne peut pas m’accompagner. On l’invite à partir et à revenir dans quelques heures. 

Je me retrouve donc là, dans cette pièce pleine de lits blancs. Dans un pays que je ne connais pas, dans un hôpital que je ne connais pas, avec des personnes qui parlent une langue que je ne comprends pas et que je ne parle pas. On me donne une longue chemise de nuit blanche, on me dit de prendre une douche puis d’attendre ensuite que les infirmières viennent me chercher. 

Deux femmes viennent vers moi, puis m’accompagnent à pied dans la salle d’opération. 

Ce n’est pas comme en France, où on vous installe dans un lit, puis on vous emmène au bloc. En Hollande, ou en tout cas dans cette clinique, vous y allez de vous même, à pied. Je ne sais pas pourquoi mais c’est une chose qui m’a choquée, comme si c’était un acte tout à fait banal et anodin. 

On me dit de m’allonger sur le lit, table d’opération? Je ne sais pas comment ils appellent ça. Je vois des machins, un médecin qui ne m’adresse pas un mot, qui m’ignore totalement. Les infirmières, elles, sont gentilles. On me demande de mettre mes pieds dans les étriers. L’une des infirmières est occupée à je ne sais quoi pendant que l’autre me parle gentiment, tient ma main, et me demande de lui dire d’où je viens, ce que je fais dans la vie… Puis plus rien.

Je me réveille en sursaut , je vois le bip, les lits blancs avec des rideaux immaculés autour de moi. Je réalise où je suis et je m’effondre en pleurs. Je regrette tellement ce qui vient d’être fait. Ce qui était dans mon ventre et grandissait, évoluait chaque jour est maintenant mort, n’existe plus, comme s’il n’y avait jamais rien eu. 

À cet instant, quelques chose s’est cassé définitivement en moi.

Une fois que j’ai grignoté un bout de gâteau et que j’ai uriné ( je mens aux infirmières, je dis que c’est fait alors que pas du tout, mais tout ce que je veux, c’est partir d’ici au plus vite), nous signons un dernier papier et je rejoins ma mère.

La première chose qu’elle me dit , c’est : « Je regrette ce que nous venons de faire, nous n’aurions jamais dû », ça m’a encore plus anéantie. Elle aurait dû s’abstenir, car si nous étions là, c’était de sa faute à elle.  Si j’étais vide comme je l’étais, c’est parce qu’elle avait refusé de m’écouter et de me soutenir lorsque j’ai changé d’avis.

Je ne rentrerais pas plus que ça dans les détails quant à la suite des événements, je suis retournée avec le papa… Ne me demandez pas pourquoi, parfois, on fait des choses qui nous dépassent. Le cœur a ses raisons.. Vous connaissez la suite. Toujours est-il qu’un an et demi plus tard, je suis tombée enceinte. D’une petite fille cette fois.

J’ai subi un véritable lynchage de la part de la famille de mon compagnon. Des insultes de toutes part (car bien sûr, j’ai subi un précédent lynchage après mon avortement, mais il a fallu que ça continue ensuite, parce que j’osais donner la vie à un enfant un an et demi après mon IVG, folle que je suis! )

« Vous allez l’avorter aussi, celle là? « ? , « Elle est vraiment désirée? » « Tuer son bébé pour en faire un autre un an et demi après? « . Je vous en passe et des meilleures. 

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui ma fille a 8 ans, elle est bel et bien là et est en parfaite santé. 

Sauf que je n’ai jamais consulté de psy au sujet de mon avortement, je n’ai donc jamais été soignée pour tout ce que j’ai traversé. J’ai donc eu très peu de ventre lors de ma grossesse. J’ai même perdu du poids. Suite a mon accouchement, je suis tombée dans une très lourde dépression post-partum. Je ne voulais pas toucher ma fille, je ne voulais pas m’en occuper, je ne la supportais pas. 

Je ne m’alimentais plus, j’ai perdu 20 kilos en deux mois. Je suis ensuite tombée dans une anorexie mentale. Je ne supportais plus les pleurs de ma fille ce qui fait qu’aujourd’hui, je suis traumatisée par les pleurs des enfants, surtout des bébés, ils me font une peur folle. 

J’ai subi d’autres avortements depuis, car je voulais un autre enfant, mais le traumatisme de ma dépression post-partum était trop lourd et je ne pouvais tout simplement pas. Le plus triste est que mon premier avortement a été tellement violent pour moi psychologiquement que j’en ai banalisé cet acte quand il a été médicamenteux. 

J’en ai honte, mais c’est ainsi. Mon avortement m’a rendu plus froide, il a bousillé une grande partie de ma joie, une grande partie de moi et ce à tout jamais. Encore aujourd’hui, j’ai une relation difficile avec ma fille, car le lien ne s’est pas fait naturellement à sa naissance à cause de la dépression. Je ne m’étalerais pas sur ce sujet car c’est très douloureux pour moi, mais en bref, je n’arrive pas à m’ouvrir à elle, à lui faire des câlins et des bisous. Je sais qu’elle en souffre, mais je suis fermée, à cause de tout ce que j’ai subi. 

Peut-être qu’un jour, j’en parlerais plus ouvertement, tout ce que j’espère, c’est qu’un jour, j’arriverais à être plus proche d’elle. 

En ce qui concerne Mathys, il fera toujours partie de moi, de ma vie. Je l’ai avec moi en permanence d’une certaine manière, car j’ai un pendentif dans lequel j’ai glissé une photo de son échographie, que j’ai toujours sur moi.  C’est tout ce qu’il me reste de lui. 

Aujourd’hui je suis cassée, j’évite les gynécologues comme la peste car la dernière fois que j’ai dû en voir un, rien que le fait de mettre mes pieds dans des étriers, je me suis effondrée. Je ne vais pas voir les bébés que mes proches mettent au monde car je ne le supporte plus, ça me fend le cœur à chaque fois et je suis jalouse de leur bonheur, de ce lien qui se fait naturellement entre maman et son bébé. De ces petits garçons qui naissent alors que j’ai tué le mien. Qu’il devrait être avec moi aujourd’hui et qu’il aurait 10 ans. 

Parfois, j’ai des crises de larmes soudaines, parce que je pense à lui, à ce que j’ai fait. Je culpabilise et je donnerais tout pour retourner en arrière. Mais je ne le peux pas.. Je pleure encore en ce moment en écrivant tout ceci, mais il est important de partager ces expériences afin que vous autres qui avez peut-être subi ce genre d’expériences, vous sentiez moins seules. 

Je vais m’arrêtez là car je pense avoir dit le principal . Je finirais par ce conseil, si vous avez avorté ne regardez pas le film « Unpregnant », jamais. Je l’ai regardé il y a peu et il m’a définitivement bousillée.

Cœur sur vous 

Mathys