#1 : Collage thérapeutique

Je suis complètement dévastée. Je venais à peine de terminer mon collage sur un mur, j’avais collé #metooinceste et un couple de vieux l’a arraché devant mes yeux. J’avais tourné le dos quelques secondes pour prendre une photo du collage de loin mais je n’ai pas pu à cause de ces bâtards complices de l’inceste qui ont détruit ce que je venais de passer du temps et de l’énergie à créer.

Quand je leur ai dit que j’ai été violée par mon père, tout ce qu’ils ont été capables de me dire c’est « Pourquoi vous n’avez pas déposé plainte ? ». J’avais quatre ans, je ne pouvais pas déposer plainte, on ne dépose pas plainte à quatre ans. Ils ont insisté « Maintenant vous pouvez le faire vous avez l’âge ! ». Mon père est mort. Lorsque j’ai dit ça, la femme a eu l’air triste. Pas pour moi, parce que je ne pourrais jamais déposer plainte contre lui. C’est pour lui qu’elle était triste ! Qu’on me reproche de coller mon histoire au lieu de me réconforter, je n’arrive pas à le croire. Qu’on ose détruire ma parole, qu’on efface mon histoire d’un mur, c’est violent. J’étais en situation de détresse, j’étais secouée, en pleurs, à leurs yeux j’étais invisible.

Quand ils sont partis j’ai pleuré pendant une demi heure sur le trottoir, sidérée. Je ressens de la haine pour ces gens. Tous ceux qui trouvent plus grave un papier collé sur un mur dehors plutôt que l’inceste que je dénonce n’ont que ma haine. Eux et la police qui a débarqué direct pour me menacer de m’emmener au poste. C’est un monde complètement à l’envers. J’aimerais avoir la force de coller les autres mais pas aujourd’hui, à cause de ceux qui veulent me faire taire, je vais passer la soirée à m’isoler et ruminer, entre amertume et rage.

Pour moi les collages c’est thérapeutique, c’est comme crier ma douleur sur les murs. Je n’ai jamais parlé de cet inceste. La réaction de ce couple âgé, avec qui je n’ai aucun lien de parenté, est typiquement ce que les victimes d’agression sexuelle redoutent le plus. C’est leur indifférence, voire l’inversion de culpabilité. Décevoir sa famille, être responsable de son éclatement, la peur d’être traitée de menteuse. Tout ça m’empêche de parler à ma famille. Je colle pour que tout le monde puisse voir à quel point ce genre de choses doit être dénoncé sur la place publique, il faut que ce soit dénoncé sinon on ne pourra jamais avancer, cette société ne changera jamais si on ne bouge pas les lignes. Le comportement de ce couple m’a fait du mal parce qu’il n’y a rien de pire pour une victime de violence sexuelle que de ne pas être crue, que de devoir se justifier, répondre à leurs questions agressives. C’est vraiment important que n’importe qui puisse voir ces messages parce que nous ne pouvons pas rester silencieuses, nous sommes là, nous existons et nous ne nous tairons pas.

Crédit photo : @l_amazone_toulouse