#2 : Je déteste ma couleur de peau

Mon père est noir et ma mère est blanche. Pour qualifier la couleur de peau des métisses il y a toujours des mots liés à la nourriture comme caramel, chocolat au lait, pain d’épice alors que pour les peaux blanches c’est toujours « blanc », rien d’autre. Les hommes eux font souvent référence aux femmes de couleur avec des termes animaliers : nous sommes des « panthères », des « tigresses », j’entends aussi souvent « Tu es exotique » comme si j’étais devenue un fruit. Je ne suis pas un objet, je suis une jeune femme qui a du mal avec son identité.

Je déteste ma couleur de peau. J’aurais aimé être soit noire soit blanche, pas un mélange des deux. Je ne connais pas mon père, je sais juste qu’il est sénégalais et qu’il est parti quand ma mère est tombée enceinte. Il ne m’a jamais reconnue, en même temps ma mère ne préférait pas pour toucher les allocations. Dans un sens, c’est mieux comme ça parce que sur mon CV le nom français de ma mère passe mieux. Je suis fille unique, je ne peux parler à personne, mes copines sont toutes blanches, pas comme moi. J’ai essayé de parler à ma mère mais le problème c’est que ma mère aurait rêvé avoir ma couleur de peau, elle déteste être blanche. Depuis mon père, elle n’a eu que des relations avec des hommes noirs, je ne sais pas si c’est en réaction à sa famille normande très raciste. Je n’ai pas eu de beau-père attitré, pas de figure paternelle, en dehors de mon grand-père raciste qui dit « Toi c’est pas pareil et puis tu n’es pas noire heureusement ! »…

Je ne me sens pas du tout noire ou africaine alors que ce sont mes origines. C’est comme si j’étais née avec la mauvaise identité. La famille de mon père ne sait pas que j’existe ou ils font semblant de ne pas savoir. Si j’avais été un garçon ç’aurait été différent j’imagine. J’ai vu mon père une seule fois quand j’avais huit ans, je ne m’en souviens pas vraiment. Je sais juste que j’ai les mêmes yeux noirs, le même nez que je trouve trop gros et les lèvres épaisses. Je me trouve vraiment moche, j’ai une tête de noire avec la peau claire, je trouve que ça ne va pas ensemble. Les noirs pensent que je suis blanche et les blancs pensent que je suis noire. Je suis perdue entre les deux. Je me sens française parce que la France est mon pays mais je sens que ma couleur de peau en dérangent certains, j’ai déjà entendu des insultes racistes sur mon passage et à chaque fois ça fait mal. Je n’ai pas choisie ma couleur de peau.

Les rares fois où j’ai osé parler de ma couleur de peau avec des copines, on m’a toujours dit des banalités du genre « Tu dois être fière de ta couleur » ou « Tu as de la chance d’avoir une belle couleur de peau ». Je sais que c’est gentil, ça part d’une bonne intention. Mais c’est facile à dire quand on est blanc et qu’on ne subit pas le racisme et les petites phrases assassines. C’est pas juste un complexe, c’est un mal-être. Je n’ai jamais eu de copains, les noirs ne m’attirent pas et les blancs… je ne veux pas être la victime d’un homme qui voudra juste « se taper une black ». J’ai déjà entendu «Tu dois bien bouger au lit, toi ! ». C’est écœurant et ça me fait très peur. Je n’ai pas de solution. On me dit que je suis jeune et que je vais finir par m’aimer mais je connais des femmes de trente ou quarante ans qui ne s’aiment pas non plus. Il y a des femmes qui ne s’aiment jamais ! Des fois je me dis que la solution c’est peut-être de changer de pays, d’aller là où je connais personne, où je pourrais vivre sans le poids de cette famille blanche qui me voit comme une erreur de jeunesse de ma mère et cette famille noire qui est absente.

Si quelqu’un ressent la même chose que moi merci de mettre un commentaire, et pour les autres, soyez gentils, c’est dur pour moi de dire tout ça même anonymement.

#1 : Collage thérapeutique

Je suis complètement dévastée. Je venais à peine de terminer mon collage sur un mur, j’avais collé #metooinceste et un couple de vieux l’a arraché devant mes yeux. J’avais tourné le dos quelques secondes pour prendre une photo du collage de loin mais je n’ai pas pu à cause de ces bâtards complices de l’inceste qui ont détruit ce que je venais de passer du temps et de l’énergie à créer.

Quand je leur ai dit que j’ai été violée par mon père, tout ce qu’ils ont été capables de me dire c’est « Pourquoi vous n’avez pas déposé plainte ? ». J’avais quatre ans, je ne pouvais pas déposer plainte, on ne dépose pas plainte à quatre ans. Ils ont insisté « Maintenant vous pouvez le faire vous avez l’âge ! ». Mon père est mort. Lorsque j’ai dit ça, la femme a eu l’air triste. Pas pour moi, parce que je ne pourrais jamais déposer plainte contre lui. C’est pour lui qu’elle était triste ! Qu’on me reproche de coller mon histoire au lieu de me réconforter, je n’arrive pas à le croire. Qu’on ose détruire ma parole, qu’on efface mon histoire d’un mur, c’est violent. J’étais en situation de détresse, j’étais secouée, en pleurs, à leurs yeux j’étais invisible.

Quand ils sont partis j’ai pleuré pendant une demi heure sur le trottoir, sidérée. Je ressens de la haine pour ces gens. Tous ceux qui trouvent plus grave un papier collé sur un mur dehors plutôt que l’inceste que je dénonce n’ont que ma haine. Eux et la police qui a débarqué direct pour me menacer de m’emmener au poste. C’est un monde complètement à l’envers. J’aimerais avoir la force de coller les autres mais pas aujourd’hui, à cause de ceux qui veulent me faire taire, je vais passer la soirée à m’isoler et ruminer, entre amertume et rage.

Pour moi les collages c’est thérapeutique, c’est comme crier ma douleur sur les murs. Je n’ai jamais parlé de cet inceste. La réaction de ce couple âgé, avec qui je n’ai aucun lien de parenté, est typiquement ce que les victimes d’agression sexuelle redoutent le plus. C’est leur indifférence, voire l’inversion de culpabilité. Décevoir sa famille, être responsable de son éclatement, la peur d’être traitée de menteuse. Tout ça m’empêche de parler à ma famille. Je colle pour que tout le monde puisse voir à quel point ce genre de choses doit être dénoncé sur la place publique, il faut que ce soit dénoncé sinon on ne pourra jamais avancer, cette société ne changera jamais si on ne bouge pas les lignes. Le comportement de ce couple m’a fait du mal parce qu’il n’y a rien de pire pour une victime de violence sexuelle que de ne pas être crue, que de devoir se justifier, répondre à leurs questions agressives. C’est vraiment important que n’importe qui puisse voir ces messages parce que nous ne pouvons pas rester silencieuses, nous sommes là, nous existons et nous ne nous tairons pas.

Crédit photo : @l_amazone_toulouse

à propos du blog…

L’irrévérencieuse est un collectif de femmes anonymes dont le but est la libération de la parole dans un cadre bienveillant et sorore. Toutes les femmes ont des secrets, ici nous proposons aux femmes de partager un ou plusieurs textes personnels et inédits (jamais publiés ailleurs). Toutes les femmes peuvent nous soumettre un texte, peu importe ton âge, ta couleur de peau, ton handicap, ta religion, ta parole est valide et nous serons ravies de te permettre d’être lue. Les textes peuvent être des poèmes, de la prose, peu importe, nous souhaitons que les femmes s’expriment à leur manière, il n’y a pas de règle, ton texte peut faire dix lignes ou deux pages. Tous les textes sont anonymes et les commentaires seront désactivés si la femme qui témoigne ne souhaite pas de réactions, à l’inverse si elle souhaite du soutien et des conseils, les commentaires seront activés, c’est elle qui choisit. Si tu n’es pas à l’aise avec l’écrit, envoie-nous un message vocal sur Insta et nous en ferons un texte (que tu valideras avant publication bien entendu !).

Quel genre de témoignages peut-on lire chez L’irrévérencieuse ? Des textes crus, sans filtre, impertinents mais aussi fleur bleue, construits, passionnés, écrits par nécessité de poser quelque part quelque chose dont on n’ose pas parler. Il y aura de l’angoisse et de la colère, des regrets, de l’amour, le deuil, le bonheur, le travail, la maladie, l’amitié, la famille, l’extase, la douceur, la mort, il y aura tout ce qui fait la vie d’une femme. Vous trouverez plusieurs textes évoquant le même sujet mais écrit par une femme différente, parce qu’une fausse-couche peut-être une terrible épreuve pour l’une et un véritable soulagement pour une autre. Il y aura beaucoup de textes qui évoquent des tabous : ne pas aimer son enfant, avoir détesté sa grossesse, ressentir de la haine pour sa famille, avoir changé de religion, vivre sa sexualité en dehors des normes, avoir vécu plusieurs avortements, quitter quelqu’un du jour au lendemain sans explication, avoir une préférence pour l’un de ses enfants, avoir une double vie. Il y aura des textes qui parlent de vengeance, de harcèlement, de folie, le Beau et le Laid. Il y aura tout ce que les femmes voudront bien nous confier.

Ce qui compte c’est le fond, pas la forme, inutile d’être un grand écrivain pour avoir le droit de témoigner, nous corrigerons tes fautes si tu en fais, seule ta parole nous importe, nous sommes là pour toi, pour t’aider à t’exprimer si tu en ressens le besoin.

Pourquoi « irrévérencieuse » ? Si le respect est une valeur à laquelle nous croyons, la libération de la parole n’a pas à être respectueuse, elle doit être authentique, c’est à peu près tout. Les femmes ne doivent plus avoir peur de choquer. Nous ne sommes pas responsables de la façon dont les lecteurs reçoivent nos confidences, si nous voulons être entendues et respectées, il faut parler. Un témoignage peut aider une femme à parler à son tour, nous croyons plus que jamais à la solidarité entre les femmes. La sororité existe, ce blog en est la preuve.

Merci à nos sœurs qui témoigneront et à tous ceux qui nous liront.

Rendez-vous chaque dimanche pour un nouveau texte 🎈