#6 J’ai une naviculite fissuraire dans ma vie

Je ne parviens pas à me souvenir exactement quand ça a commencé, avec qui, dans quelles circonstances.

Je me souviens avoir vu du sang sur le papier toilette un soir après avoir fait l’amour. Une sensation de déchirure. Comme une coupure à la feuille de papier oui mais pas entre les doigts, à l’entrée de mon vagin… incompréhensible.

Je me suis dit que ça avait un peu chauffé lors du rapport, ou que je devais être sèche ou que… Je ne sais pas.

Mais c’est là que tu es arrivée dans ma vie. 

Avant tout était cool, j’aime le sexe, je suis à l’aise, je prends du plaisir seule ou à deux. C’était avant toi.

Mais tu n’as pas porté de nom au début non… Je t’ai bien caché.

Pourtant j’ai pensé à toi à chaque instant.

Dès le commencement, dès les premiers baisers tu es là. Quand ma culotte descend sur mes cuisses tu es là, je le sais, tu attends, tu me fais croire que ça va bien se passer mais non.

La pénétration comme une lame de rasoir, l’excitation te camoufle un peu mais tu es là.

Le sang sur le papier toilette, la brûlure quand je fais pipi, la crème cicatrisante sur la plaie ouverte. Ça te fait bien marrer car tu reviens.

J’en parle à une gynéco il y a bien 10 ans. Elle me dit d’utiliser du lubrifiant. Je me revois sortir de la pharmacie avec le sourire, je me revois mettre du lubrifiant en cachette le soir venu. Je me sens détendue, il me pénètre et là c’est encore plus violent, comme si ça t’avais ouvert encore plus vite et plus fort. Le sang encore plus. Plusieurs jours…

Je ne veux plus faire l’amour. Je repousse les avances de Monsieur, j’en souffre, lui aussi.

Je ne sais pas si c’est ça qui l’a poussé à me tromper, à m’ignorer pour finir par me quitter?

Les années passent, les mecs aussi.

Des échecs.

Jusqu’à Lui.

Je dis rien. J’ai mal. Heureusement on se voit peu. J’ai le temps de cicatriser.

L’été dernier il m’a vu dans la salle de bain. Il a vu du sang sur un mouchoir. Non c’est pas mes règles. C’est elle.

Et là je lui explique.

Il reste assis sur le rebord de la baignoire complètement abasourdi.

Il me dit d’aller voir un gynéco, d’en parler vraiment.

Il y a deux mois j’ai vu le gynéco qui t’a donné un nom: naviculite fissuraire.

Une fissure récidivante de la fourchette vaginale. Une crème à base d’acide hyaluronique, de la patience et une opération possible. Te découper. En finir avec toi.

Je lui en parle.

Je me renseigne. Je ne suis pas seule.

Il me donne de l’argent pour financer l’achat d’un kit de dilatation vaginale. Il me demande de prendre du temps, d’être perséverante. Éviter cette opération que je redoute.

Tu es toujours là. Tu ne saignes plus depuis presque un mois. Je sens bien que tu résistes quand je te masse, quand je respire pour me détendre lorsque la mèche de dilatation est en moi. 

J’ai 45 ans, je me réapproprie mon corps. Tu as maintenant un nom et je compte bien t’oublier.

#5 Mensonge pieux

J’étais vraiment bien avec lui, notre relation était nouvelle, tout se passait parfaitement bien, j’étais sur un petit nuage. Il avait été mon pote avant d’être mon amoureux, j’avais confiance en lui même si finalement je le connaissais peu. J’aimais son sourire et ses fameuses fossettes, sa joie de vivre et ses beaux yeux verts. Je me suis absentée pour le travail, j’avais un voyage à faire, c’était l’affaire d’une semaine, je n’avais pas envie d’y aller mais je savais qu’il serait là à mon retour, c’est tout ce qui m’importait : continuer à vivre cette love story. Il était doux, gentil, drôle, je ne m’ennuyais pas avec lui, je savais qu’il compterait, à la fin. Quand je suis rentrée je l’ai appelé mais il n’a pas répondu. J’ai appelé tous les jours, il ne répondait jamais. Je ne comprenais pas ce qui se passait, nous avions communiqué pendant mon absence, certes il était peu affable mais pour moi il n’y avait pas de problème. J’avais le sentiment de devenir folle. Je me refaisais toute l’histoire au ralenti, à quel moment j’avais dit ou fait quelque chose qui le faisait m’ignorer de la sorte ? Je pensais que c’était de ma faute, je n’avais pas compris que le problème c’était lui et qu’il avait déjà fait ça à d’autres filles.

J’ai fini par apprendre qu’il avait déjà une petite amie qu’il cachait à tout le monde. Il m’avait présentée cette fille comme étant une simple copine, c’est bien ça le pire. Un samedi soir je l’ai croisé non loin de notre bar préféré, il a fallu qu’on me retienne pour me calmer mais j’ai réussi à lui coller une baffe en l’insultant. J’ai vu qu’il était désolé, me revoir lui avait fait quelque chose. Mais j’aurais préféré mourir que de me remettre avec ce scélérat. Quelques mois plus tard, alors que j’étais ivre à 4h du mat’ je lui ai envoyé un mail lui disant que j’avais été enceinte de lui et que j’avais avorté seule sans personne, trop honteuse. Je lui demandais de comprendre que c’était la raison pour laquelle j’avais été si virulente lorsque je l’avais croisé dans la rue. C’était un mensonge. J’avais juste besoin qu’il s’excuse pour son comportement de connard, je voulais tourner la page, une bonne fois pour toutes. Je savais que le sujet des enfants était délicat pour lui parce qu’il ne connaissait pas son géniteur et il en souffrait même s’il avait eu la chance d’être reconnu par l’ami de sa mère qu’il considérait comme son véritable père. J’ai eu ce que je voulais, il s’est excusé pour son comportement, il m’a dit que ce n’était pas rien cette nouvelle, que ça lui faisait quelque chose et qu’encore une fois il était sincèrement désolé.

Nous sommes toujours resté en contact et des années plus tard, il m’a avoué qu’il avait eu un gros coup de cœur pour moi mais il était déjà avec une autre fille et ne savait pas comment gérer, il avait préféré fuir. Il avait fini par rompre avec sa copine mais ne m’avait pas recontactée par fierté. Nous avons essayé de remettre le couvert suite à cette révélation mais c’était trop tard, la magie n’était plus là de mon côté, et nous sommes restés amis. Il a refait sa vie, moi aussi. On ne vit plus dans la même ville mais on s’appelle deux ou trois fois par an pour prendre des nouvelles. La dernière fois que je l’ai vu j’ai essayé de lui dire que je n’avais jamais été enceinte, que c’était une technique pour que je l’oublie, pour qu’il me présente ses excuses aussi. J’étais déterminée. Mais l’une des premières choses qu’il m’a dites c’est « Tu sais je m’en veux pour l’avortement, j’aurais aimé être avec toi, te tenir la main, c’est à deux que se prennent ces décisions». J’ai compris que je ne pourrais jamais lui dire la vérité, il ne veut pas d’enfants mais je crois qu’il est content de penser qu’il aurait pu être papa il y a douze ans, avec moi. Et c’est con mais moi non plus je ne veux toujours pas d’enfants mais mes sentiments pour lui étaient si forts, nous avons vécu des semaines intenses et je crois que j’aurais aimé attendre son enfant. C’est un mensonge c’est vrai mais il nous fait du bien à tous les deux.

#4 Je me suis inventée une sœur jumelle

@ilariasilviaphotography

Quand j’étais au lycée, on s’est créé un groupe de potes avec qui je traîne toujours dix ans après. Lors d’une de nos nombreuses soirées, ivres, on a décidé de révéler un secret sur nous et j’ai dit que j’avais une sœur jumelle qui vivait au Japon. J’ai toujours voulu faire du théâtre, ce soir-là c’était ma première performance en quelque sorte, ils m’ont tous crue ! Je suis fille unique, je me suis emmerdée toute mon enfance, c’est vrai que j’aurais adoré avoir une sœur, surtout une sœur jumelle parce qu’elles ont des liens très forts. Petite j’avais vu un reportage à la télé sur des sœurs jumelles et je me souviens avoir fantasmé sur cet amour très fort, indestructible. Je n’ai eu aucun mal à raconter à mes amis que je n’avais jamais parlé de ma sœur parce que son absence me causait une grande souffrance. Au lycée je suis arrivée dans cette ville de banlieue où personne ne me connaissait, j’étais dans le Sud avant, donc personne ne pouvait savoir si j’avais une sœur ou pas, c’était pratique. Mais dix ans plus tard je suis coincée avec ce mensonge parce que ceux qui sont maintenant mes amis ne peuvent pas rencontrer mes parents, trop risqué pour moi. Mes parents sont depuis retournés dans le Sud donc ça m’arrange mais de toutes parts il y a un malaise, ça se sent. Mes amis et mes parents ne comprennent pas pourquoi je compartimente autant ma vie…

Je me suis tellement embourbée dans ce mensonge que je ne peux plus avouer la vérité, il faudrait que j’avoue à mes parents, à mes amis, à tout le monde, ils me prendraient pour une folle. J’ai peur de les perdre si je leur dis maintenant. Je ne sais plus quoi faire, j’ai voulu consulter un psy pour parler de ça mais je n’ai jamais été capable parce que j’ai honte. Comment peut-on me faire confiance après ça ? Moi je ne ferais plus confiance à quelqu’un qui ment depuis si longtemps. En dix ans, il a aussi fallu que je fasse semblant d’aller au Japon pour rendre visite à ma « sœur ». Je ne suis jamais allée au Japon mais je suis douée avec Photoshop, je suis allée jusqu’à faire des fausses photos de moi et ma « sœur » au sanctuaire Asakusa ou au parc d’Uneo, quand je leur ai montré je tremblais, surtout quand l’un de mes amis a dit « C’est ta copie conforme c’est fou ! C’est pas un Photoshop ?». Je ne vois pas comment je peux révéler la vérité un jour. J’ai lu dernièrement le témoignage d’un monsieur qui s’était inventé des parents alors qu’il était orphelin. Il n’a jamais rien dit à ses enfants, c’est son secret. Ma « sœur » est le mien, je pense que ça restera comme ça. Mais ça m’empêche de rencontrer quelqu’un, parce que si je dis la vérité à mon mec, il devient complice par rapport à mes amis. Ce n’est pas simple. Je sais que ça va paraître encore plus dingue mais j’ai beaucoup de tendresse pour ma sœur imaginaire. Pour moi elle existe, depuis dix ans nous sommes proches… Je lui ai donné un prénom, une personnalité, en ce moment elle est très amoureuse, je crois que ma sœur vit un peu la vie que j’aurais aimée avoir, elle vit à l’étranger une super vie d’expat, elle est stable à tous les niveaux alors que moi je pue l’instabilité ! Je vis encore en coloc à bientôt trente ans, je ne sais pas ce que je veux faire de ma vie, j’ai un taf alimentaire que je déteste, un plan cul qui ne me plaît pas vraiment mais que je vois faute de mieux. Ma sœur c’est le seul petit bonheur, et c’est un mensonge…

#3 Neuf mois ferme

Quand j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai été étonnée mais contente. Ce n’était pas prévu mais finalement c’était une bonne nouvelle. Je ne peux pas dire que j’avais rêvé d’être enceinte mais je voulais un enfant, juste un pour pouvoir être libre quand même. J’ai toujours eu un corps mince, athlétique, peu de formes, j’étais heureuse de devenir cette femme au ventre bien rond avec des seins généreux mais il n’en a rien été. J’étais toujours aussi filiforme et si mes copines m’enviaient moi j’ai mal vécu ce quasi non changement d’apparence physique : personne n’a deviné que j’étais enceinte avant le septième mois. Moi qui m’étais dit qu’on me laisserait enfin une place dans le métro… Quand le gynéco m’a dit « Votre ventre est trop petit, il faut manger ! », je me suis sentie coupable pourtant je n’étais coupable de rien, j’ai pleuré en silence et c’est ce que j’ai fait tout le long de ma grossesse.

Je n’avais pas l’air d’une femme enceinte mais j’ai eu tous les désagréments. J’ai vomi pendant tout le premier trimestre alors que mes amies m’avaient dit « Tu vas voir tu vas avoir une libido de folie ça va être génial ». J’ai passé trois mois à vomir chez moi en arrêt maladie. Incapable de travailler à la maison entre les insomnies dues au stress et les séances de vomi quotidiennes, j’ai senti mon employeur compatissant au début devenir de plus en plus agacé. J’ai eu peur de perdre mon emploi et j’ai failli le perdre, mes peurs n’étaient pas fantaisistes du tout ! On m’avait répété qu’être enceinte n’était pas une maladie : on m’avait menti. Le trimestre d’après j’ai commencé à avoir mal à peu près partout, j’ai eu une sciatique, des hémorroïdes, la totale. On m’avait dit tu verras tu vas avoir un glow, une superbe peau, des cheveux magnifiques, je n’ai jamais été aussi moche qu’enceinte. J’ai eu le fameux masque de grossesse, tous les matins je pleurais en me regardant dans le miroir, j’étais moche, j’avais mal partout, je pleurais tout le temps. Mes pieds étaient gonflés, je n’ai jamais pu rentrer dans mon 38 même après l’accouchement, personne ne m’avait dit que je devrais donner toutes mes chaussures. Je sais que ça peut paraître superficiel mais personne ne m’avait jamais parlé de ça. Je n’ai presque pas fait l’amour pendant la grossesse parce que la sensation n’était pas agréable, j’avais l’impression d’être toute visqueuse à l’intérieur, mon odeur était très forte et j’étais mal à l’aise. Je ne comprends pas pourquoi aucune femme n’en parle…. Mon conjoint a été adorable mais ce n’était pas suffisant, je voulais juste en finir avec cette grossesse. J’ai souhaité perdre mon bébé tellement je n’en pouvais plus. C’est difficile à écrire, je ne l’ai jamais dit, même à ma mère dont je suis proche, de peur d’être jugée. Aujourd’hui quand je regarde ma fille dormir (elle a dix-huit mois), je lui dis « Je n’ai pas aimé être enceinte mais toi je t’aime ma chérie. Je suis heureuse que tu sois là, pardonne ta maman d’avoir eu des pensées morbides ».

L’accouchement a été horrible. J’ai été admise à la clinique et vingt-sept heures plus tard j’accouchais. Ce fut tellement long, tellement douloureux, on a décidé de me faire une césarienne au dernier moment parce que mon bassin était trop étroit (pourquoi ne l’avaient-ils pas remarqué avant?!) si bien que là encore je me suis sentie coupable de ne même pas être foutue de sortir mon enfant naturellement de mon corps. On me l’a reproché par la suite « Ah donc tu n’as pas VRAIMENT accouché en fait ». Comme si je n’avais rien vécu, comme si se faire ouvrir le ventre sans son consentement, c’était le bonheur ! Je n’ai pas eu le choix… J’ai eu des contractions pendant des jours après l’accouchement, j’ai été incapable d’allaiter ma fille, incapable de faire quoi que ce soit à part pleurer du matin au soir. J’ai perdu du sang pendant des semaines, je me suis demandé si un jour ça allait s’arrêter, sans parler des fuites urinaires, j’ai tout eu. Je n’ai jamais été en mesure de donner le sein à ma fille parce que la sensation était perturbante pour moi, les seins étant une grosse zone érogène chez moi, je me suis sentie coupable encore une fois. J’aurais adoré faire partie de ces mères qui regardent leur enfant collé à leur sein avec amour. J’avais mal, j’étais gênée, mon conjoint m’a rassurée, si je ne le sentais pas, je ne devais pas me forcer, il valait mieux ne pas le faire que de le faire en étant stressée, les nourrissons ressentent tout. Quand j’ai vu ma fille je ne peux même pas dire que j’étais contente, j’étais épuisée. J’étais jalouse de l’attention qu’on lui portait, tout le monde la trouvait si jolie et si sage pendant que je crevais en silence. Personne pour me demander si moi ça allait, si j’avais besoin de quoi que ce soit. J’avais déjà été transparente enceinte parce que mon ventre ne se voyait pas, je devenais maman et j’étais encore transparente. Je suis en colère contre les femmes qui ne disent pas la vérité sur l’accouchement et la maternité. J’ai lu Nouvelle mère de Cécile Doherty Bigara et pour la première fois je me suis sentie moins seule, enfin une femme qui osait dire qu’être mère c’est dur et surtout que ce n’est du tout inné, on doit tout apprendre.

J’ai consulté une psy pour comprendre ce qui s’était joué pendant ma grossesse et je vais mieux, mais je ne veux pas d’un autre enfant. Je sais que ce n’est pas politiquement correct de le dire mais si j’avais su tout ça jamais je n’aurais eu un enfant. Après la grossesse le pire est à venir, des mois sans dormir, une vie de couple détruite, je pense que je n’étais pas faite pour devenir mère. Toutes les femmes ne peuvent pas supporter un changement aussi radical, il faut être prête, je ne l’étais pas. Je ne regrette pas d’avoir eu ma fille, je l’aime de tout mon cœur, je ne peux pas imaginer ma vie sans elle puisqu’elle en fait partie. Je pense juste que toutes les femmes ne sont pas faites pour être mères. Tous les couples ne résistent pas à un bébé non plus. Le mien a survécu pour le moment, chaque jour nous travaillons à être une famille, c’est beau mais je n’ai jamais été aussi épuisée.

photo : sympa-sympa.com

#2 : Je déteste ma couleur de peau

Mon père est noir et ma mère est blanche. Pour qualifier la couleur de peau des métisses il y a toujours des mots liés à la nourriture comme caramel, chocolat au lait, pain d’épice alors que pour les peaux blanches c’est toujours « blanc », rien d’autre. Les hommes eux font souvent référence aux femmes de couleur avec des termes animaliers : nous sommes des « panthères », des « tigresses », j’entends aussi souvent « Tu es exotique » comme si j’étais devenue un fruit. Je ne suis pas un objet, je suis une jeune femme qui a du mal avec son identité.

Je déteste ma couleur de peau. J’aurais aimé être soit noire soit blanche, pas un mélange des deux. Je ne connais pas mon père, je sais juste qu’il est sénégalais et qu’il est parti quand ma mère est tombée enceinte. Il ne m’a jamais reconnue, en même temps ma mère ne préférait pas pour toucher les allocations. Dans un sens, c’est mieux comme ça parce que sur mon CV le nom français de ma mère passe mieux. Je suis fille unique, je ne peux parler à personne, mes copines sont toutes blanches, pas comme moi. J’ai essayé de parler à ma mère mais le problème c’est que ma mère aurait rêvé avoir ma couleur de peau, elle déteste être blanche. Depuis mon père, elle n’a eu que des relations avec des hommes noirs, je ne sais pas si c’est en réaction à sa famille normande très raciste. Je n’ai pas eu de beau-père attitré, pas de figure paternelle, en dehors de mon grand-père raciste qui dit « Toi c’est pas pareil et puis tu n’es pas noire heureusement ! »…

Je ne me sens pas du tout noire ou africaine alors que ce sont mes origines. C’est comme si j’étais née avec la mauvaise identité. La famille de mon père ne sait pas que j’existe ou ils font semblant de ne pas savoir. Si j’avais été un garçon ç’aurait été différent j’imagine. J’ai vu mon père une seule fois quand j’avais huit ans, je ne m’en souviens pas vraiment. Je sais juste que j’ai les mêmes yeux noirs, le même nez que je trouve trop gros et les lèvres épaisses. Je me trouve vraiment moche, j’ai une tête de noire avec la peau claire, je trouve que ça ne va pas ensemble. Les noirs pensent que je suis blanche et les blancs pensent que je suis noire. Je suis perdue entre les deux. Je me sens française parce que la France est mon pays mais je sens que ma couleur de peau en dérangent certains, j’ai déjà entendu des insultes racistes sur mon passage et à chaque fois ça fait mal. Je n’ai pas choisie ma couleur de peau.

Les rares fois où j’ai osé parler de ma couleur de peau avec des copines, on m’a toujours dit des banalités du genre « Tu dois être fière de ta couleur » ou « Tu as de la chance d’avoir une belle couleur de peau ». Je sais que c’est gentil, ça part d’une bonne intention. Mais c’est facile à dire quand on est blanc et qu’on ne subit pas le racisme et les petites phrases assassines. C’est pas juste un complexe, c’est un mal-être. Je n’ai jamais eu de copains, les noirs ne m’attirent pas et les blancs… je ne veux pas être la victime d’un homme qui voudra juste « se taper une black ». J’ai déjà entendu «Tu dois bien bouger au lit, toi ! ». C’est écœurant et ça me fait très peur. Je n’ai pas de solution. On me dit que je suis jeune et que je vais finir par m’aimer mais je connais des femmes de trente ou quarante ans qui ne s’aiment pas non plus. Il y a des femmes qui ne s’aiment jamais ! Des fois je me dis que la solution c’est peut-être de changer de pays, d’aller là où je connais personne, où je pourrais vivre sans le poids de cette famille blanche qui me voit comme une erreur de jeunesse de ma mère et cette famille noire qui est absente.

Si quelqu’un ressent la même chose que moi merci de mettre un commentaire, et pour les autres, soyez gentils, c’est dur pour moi de dire tout ça même anonymement.

#1 : Collage thérapeutique

Je suis complètement dévastée. Je venais à peine de terminer mon collage sur un mur, j’avais collé #metooinceste et un couple de vieux l’a arraché devant mes yeux. J’avais tourné le dos quelques secondes pour prendre une photo du collage de loin mais je n’ai pas pu à cause de ces bâtards complices de l’inceste qui ont détruit ce que je venais de passer du temps et de l’énergie à créer.

Quand je leur ai dit que j’ai été violée par mon père, tout ce qu’ils ont été capables de me dire c’est « Pourquoi vous n’avez pas déposé plainte ? ». J’avais quatre ans, je ne pouvais pas déposer plainte, on ne dépose pas plainte à quatre ans. Ils ont insisté « Maintenant vous pouvez le faire vous avez l’âge ! ». Mon père est mort. Lorsque j’ai dit ça, la femme a eu l’air triste. Pas pour moi, parce que je ne pourrais jamais déposer plainte contre lui. C’est pour lui qu’elle était triste ! Qu’on me reproche de coller mon histoire au lieu de me réconforter, je n’arrive pas à le croire. Qu’on ose détruire ma parole, qu’on efface mon histoire d’un mur, c’est violent. J’étais en situation de détresse, j’étais secouée, en pleurs, à leurs yeux j’étais invisible.

Quand ils sont partis j’ai pleuré pendant une demi heure sur le trottoir, sidérée. Je ressens de la haine pour ces gens. Tous ceux qui trouvent plus grave un papier collé sur un mur dehors plutôt que l’inceste que je dénonce n’ont que ma haine. Eux et la police qui a débarqué direct pour me menacer de m’emmener au poste. C’est un monde complètement à l’envers. J’aimerais avoir la force de coller les autres mais pas aujourd’hui, à cause de ceux qui veulent me faire taire, je vais passer la soirée à m’isoler et ruminer, entre amertume et rage.

Pour moi les collages c’est thérapeutique, c’est comme crier ma douleur sur les murs. Je n’ai jamais parlé de cet inceste. La réaction de ce couple âgé, avec qui je n’ai aucun lien de parenté, est typiquement ce que les victimes d’agression sexuelle redoutent le plus. C’est leur indifférence, voire l’inversion de culpabilité. Décevoir sa famille, être responsable de son éclatement, la peur d’être traitée de menteuse. Tout ça m’empêche de parler à ma famille. Je colle pour que tout le monde puisse voir à quel point ce genre de choses doit être dénoncé sur la place publique, il faut que ce soit dénoncé sinon on ne pourra jamais avancer, cette société ne changera jamais si on ne bouge pas les lignes. Le comportement de ce couple m’a fait du mal parce qu’il n’y a rien de pire pour une victime de violence sexuelle que de ne pas être crue, que de devoir se justifier, répondre à leurs questions agressives. C’est vraiment important que n’importe qui puisse voir ces messages parce que nous ne pouvons pas rester silencieuses, nous sommes là, nous existons et nous ne nous tairons pas.

Crédit photo : @l_amazone_toulouse