#11 Enlevez vos souliers !

C’est joli ce nom pour votre collectif, l’Irrévérencieuse. C’est désuet. Ça sonne bien. Je dirais même juste. Il y a des mots que j’aime lire, d’autres que j’aime entendre. Et il y a ceux que j’aime prononcer, comme soulier. Soulier … 

Je l’utilisais avec délectation lorsque mes filles rentraient de l’école et que je leur demandais d’enlever leurs souliers. Elles étaient petites, 6 et 3 ans puis 7 et 4 et bientôt 8 et 5 … 

C’est à peu près à cet âge qu’elles ont décrété qu’elles ne mettraient plus de souliers mais uniquement des baskets. Et plus de robes non plus. Je ne sais plus laquelle a commencé. Peut-être y a-t-il eu conciliabule un soir dans le secret de leur chambre. Toujours est-il que ça a été terminé. Plus de jupes et puis plus de nus-pieds, plus de volants, plus de dentelles ou de froufrous et surtout plus de rose ni aucune de ses nuances. J’ai bien tenté de trouver des compromis mais ce fut peine perdue. Mes filles sont devenues ce que la plupart appelle des garçons manqués. Je n’aime pas cette expression. Il ne leur manque rien. Elles sont parfaites. 

Pour autant le fait qu’elles aient toutes les deux cette même aversion pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à des vêtements ou des accessoires « de filles » m’a très vite interrogé. Les mères se remettent beaucoup en question et si ce n’est pas le cas, l’entourage se charge de réveiller l’hydre de la culpabilité. Qu’avais-je bien pu dire ou faire ? 

Certes je ne suis pas féminine au sens où la société et les stéréotypes de genre l’entendent. Je suis plus team Charlotte Gainsbourg que Monica Bellucci. Et d’ailleurs je trouve Charlotte tout aussi femme que Monica. Mais ce n’est pas l’avis général et on m’a déjà émis l’hypothèse que si je m’étais maquillée plus, si j’avais enfilé une jupe de temps en temps ou si j’avais porté des talons, alors peut-être que mes filles seraient … des filles. 

Soit. Je veux bien l’entendre même si je ne crois pas à cette théorie. Elles ont eu bien d’autres figures féminines auxquelles s’identifier et les médias et autres réseaux sociaux se chargent de nous montrer les stéréotypes auxquels nous devrions toutes vouloir ressembler. 

Je me suis tout de même forcée. J’ai eu des périodes où je me suis maquillée chaque matin. J’ai ajouté deux jupes à ma garde-robe. J’ai fait des masques pour mes cheveux et j’ai ôté chaque petit poil qui dépassait. Un jour un homme m’a demandé pourquoi je n’épilais pas aussi mes bras, qui ne sont recouverts que d’un fin duvet à peine visible. À quel moment la folie du paraître commence t-elle ? À partir de quel poil bascule t-on dans la dictature de l’apparence ? Ce jour là je me suis fait une promesse, celle de ne jamais plus céder aux diktats de la société sur ce que doit être ou non une femme. Cette féminité stéréotypée, imposée, m’éloigne de moi. Je ne me forcerai désormais plus à être ce qu’on attend de moi. Je serai moi. 

Mes filles ont désormais 15 et 12 ans. Elles ont été élevées dans l’idée qu’elles peuvent être qui elles veulent. Personne, pas même leur père ou moi, ne peut les obliger à correspondre à quoi que ce soit ou qui que ce soit. Elles continuent de ressembler à des p’tits mecs, sont amoureuses d’un gars, puis d’une fille et vont, comme toute cette nouvelle génération, bousculer les codes du genre, bien trop rigides, que nos aînés ont établi. D’ailleurs je vais vous faire une confidence, je n’ai plus aujourd’hui deux filles mais un fils transgenre et une fille. Ma plus grande est en train de devenir mon plus grand. 

Lorsqu’il a demandé à être genré au masculin et changer de prénom et qu’il a fallut l’expliquer à l’entourage, la question de ma propre féminité a été à nouveau évoquée. Mon côté garçonne, mon manque de coquetterie, mes éternels jeans n’avaient-ils pas pu influencer mon enfant et l’inciter à s’orienter vers le genre masculin ? N’aurais-je pas pu faire un effort et correspondre un peu mieux aux stéréotypes de genres ? 

Pire, mon ouverture d’esprit et ma tolérance envers les personnes qui sortent du schéma traditionnel homme/femme, les homos, les trans, les bi, n’ont-ils pas poussé mes enfants à être de ceux-là ? Mais quelle tolérance ? 

Et dans quel but auraient-ils choisi cette voie ? Me plaire ? Être encore plus aimés d’être différents ? Pourrais-je réellement aimer davantage mon enfant parce qu’il  s’inflige le terrible parcours d’une transition ? Serais-je une de ces mères atteintes du syndrome de Münchhausen par procuration et qui n’existeraient que dans ce qu’elles sont exemplaires de courage, vivantes à travers la souffrance de leurs propres enfants ? 

Je vous avoue qu’à force d’entendre ce type de remarques j’ai commencé à croire que j’étais responsable. Mais ça n’a pas duré. Et aujourd’hui j’accompagne de tout mon amour et de toute ma bienveillance mes enfants sur le chemin de leur existence. Je nous sais unis et solides. Mais je m’inquiète de ce qu’ils auront à vivre, à endurer. J’ose pourtant espérer qu’ils pourront être eux-mêmes dans toute leur différence. 

Un commentaire sur “#11 Enlevez vos souliers !

  1. Magnifique article qui dit tout l’amour à tes enfants et je trouve ton ouverture sublime, c’est beau de laisser ses enfants être eux mêmes et non ce qu’ils voudraient que l’on soit… je suis émue de ce témoignage

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